Bonjour tristesse

Ce qui m’attire, en partie, est ta tristesse. Elle s’est inscrite dans ton corps. Dans ton regard habituel. Tes sourcils qui tombent, tes yeux baissés. Dans ta voix vibrante. Tu sembles incroyablement triste. On est attendri quand on te voit. J’imagine ce qu’ont ressenti tes profs au lycée. De bonnes notes malgré le retard et le manque de participation, t’avais raconté. Voulaient-ils te protéger ? Te soulager ? Sans franchir la frontière de la discrétion qu’établit l’intimité de ta tristesse?

T’sais, à l’époque, j’avais ce petit ami qui était submergé par la tristesse. Je crois que j’étais attirée par cette douleur. Par l’incomplet dont je pouvais contribuer à le compléter. J’ai aimé lui apporter de l’aide. Je me suis sentie valorisée. Dans ce sens, je l’aimais. Sans savoir qui il était à part sa douleur. Trois ans après notre rupture, il me dira qu’on n’avait rien à se dire et qu’on le remarquait les deux de temps en temps. Que j’étais quasiment sa thérapeute, peut-être pour me fuir de moi-même. Il y a cette hypothèse que ce besoin de faire sortir les gens de leur tristesse vient de chez moi, de cette volonté puissante d’en faire sortir ma mère. J’en sais rien. Peut-être, cette attirance par la tristesse s’arrêtera jamais. Justement, j’apprends doucement que je vais pas la soigner. Que je te la laisse, ta tristesse.

Je rèèève

Fuite d’une famille. La maman et sa fille sont en voiture. Elles sont censées récupérer le mari et le fils. La maman fait de la vitesse, la route est sinueuse. Elle les dépasse. Même si ayant l’intention de retourner, d’abord elle ne stoppe pas. Quand elle essaie de tourner la voiture, la fille dit Maintenant c’est trop tard de toute façon. T’aurais dû t’arrêter directement. Elle la culpabilise de façon convaincue. La maman revient et prend les deux, fin heureuse.

Réseau d’amis. Nous sommes en voiture d’un ami du théâtre, c’est lui qui conduit, nous, c’est-à-dire un ami de sa part, Baptiste et moi sont en arrière. Baptiste et l’ami conducteur ne se connaissent pas encore. En conduisant l’ami conducteur prend une bouteille de vin blanc, donne un verre à Baptiste et lui sert. Puis, il se sert lui-même. Baptiste approche son verre timidement. L’ami conducteur est impatient. Il fait un geste vite et décis. Puis il vide son verre à côté de ses pieds. Il me semble qu’il fait exprès.

Explosion

Je sais, je devrais pas te demander comment tu vas. (C’est pas recommandé selon les consignes). Mais je le fais quand même. C’est une forme de protestation contre ton apathie. C’est l’expression de ma colère, et mon arrogance de savoir mieux faire, de savoir ressentir mes sentiments. C’est aussi mon dégout pour cette absence de vie. Bien, tu réponds. Ta voix est sèche, évidée d’émotions. Tes mots sont vides comme ta voix. Vie, ça crie en moi. Le cri est lourd et fort, mais tant qu’on téléphone il reste un cri encadré par un corps qui se contrôle. Cependant, je ressens que ton vide s’impose sur moi, si je me protège pas. Il me prive de ma propre vivacité. 

Quand on décroche j’explose de rage, de haine. Je me mets à frapper mon lit. Mes coups ne s’arrêtent pas. J’ai envie de libérer cette violence. Elle sort de moi et n’y cesse pas. Je souffle. Il y a ce cri de tout à l’heure. En mots le cri désigne pourquoi. En frappant je me rends compte que je connais la réponse. Que j’ai accompagné ton vide depuis des années. Je continue à frapper. Je ne pense plus aux règles sociales, aux murs fins de ma chambre. Juste les coups, et mon souffle. Ça fait du bien. Voilà, ta question, si je me réjouis aussi des vacances qu’on passera ensemble. Ma réticence. Non je ne me réjouis pas. Cette partie en moi qui te hais, elle ne pourrait se réjouir.

En s’enlaçant

Pièce de théâtre. Le spectacle se déroule. Le sol est rose, un homme joue une femme, ses fesses sont nues. Tout à coup, je me trouve derrière la scène. Je t’aperçois au loin, mais je fais mine de ne pas te voir. Puis on se retrouve en face l’un de l’autre. (Je me souviens plus ce que tu dis pour me saluer, mais je sais que tu as dit quelque chose). Tu ouvres ton blouson comme si c’était une couverture et tu m’indiques de me rapprocher en dessous de ce blouson. Je t’embrasse doucement, protégée par ta couverture. Ma tête plongée sur ta poitrine. On bouge doucement, en s’enlaçant. Je me sens à l’aise.

Retracer mon désir

À l’école primaire je n’ai que des copains. Je joue au foot avec eux, au ping-pong, aux dragons. On se traite de façon cool. On se salue sans se regarder, voix grave, petit geste de main. Je suis la seule fille à leurs anniversaires. J’suis plutôt garçon. J’aime être garçon avec eux. M’habiller comme eux, le pantalon en dessous de mes fesses, courir, montrer les muscles de mes bras, ressentir la force de mon corps. Imitais-je les ?

Au lycée, la chorale met en scène Linie 1, une comédie musicale. La chorale manque de garçons, donc plusieurs filles jouent des figures masculines, des dealers, des machos. Un dealer me plaît particulièrement, sa voix tendre et grave. Les prochains jours, je la cherche dans la cour de récréation. Je fais un rêve sur une quête vers elle. Je la trouve pas. Elle s’était bien déguisée.

J’entre dans la chorale. Je cherche le contact des filles mûres. En chantant, je regarde celle qui avait joué la protagoniste de la comédie musicale. Je m’oublie dans mon regard et j’oublie qu’on est en train de chanter. Bouche ouverte, des yeux l’admirant. Elle sourit.

Je grimpe sur le mur qui sépare notre jardin de celui des voisins. La petite fille des voisins me voit et s’exclame : pourquoi tu portes toujours des vêtements de garçon ? Une voix de princesse, un peu suraiguë, confiante. Sa mère lui dit de se taire.

En cours de français on joue Huis Clos, une pièce de théâtre de Sartre. Ça consiste en trois personnages, une lesbienne, une jeune femme, un homme, nous, on est sept, faut tirer au sort, mon souhait est de jouer la lesbienne. C’est avec cette figure que je m’identifie le plus. Pas avec sa sexualité, c’est un tabou léger, ça, on en parle pas – mais avec la façon dont j’imagine qu’elle bouge, qu’elle s’assoit, qu’elle parle à l’autre femme. Sa voix mûre, séduisante, rauque.

En embrassant des garçons, je ne ressens pas de désir, de tension, de fourmillement qui coule au travers de mon corps. Parfois en couchant avec des garçons, je tourne ma tête au moment où ils veulent m’embrasser. Je dors avec des clients et j’embrasse ceux que j’aime, dit Vivian Ward dans Pretty Women. Quand je dors avec des garçons, c’est pour satisfaire mes besoins. Ce n’est pas romantique, même peu érotique. C’est une chose fonctionnelle. Que l’amour, l’orgasme peut aller au-delà de ça, me reste inconnu pour plusieurs années.